Le Kawah Ijen : soufre et souffrances

Nous décidons d’aller passer une journée sur la douce Java, île voisine de Bali, afin de gravir le Kawah Ijen. Nous espérons atteindre le cratère et rencontrer les porteurs de soufre. Kawah Ijen ? Une petite présentation s’impose :

Volcan actif qui culmine à 2 368 mètres. Son cratère abrite un lac acide ovale d’un kilomètre de longueur, de 600 mètres de largeur. Sa couleur turquoise est due à l’extrême acidité de ses eaux, ce qui lui vaut d’être considéré comme le lac le plus acide au monde. À proximité de ses berges se trouve un solfatare produisant de grandes quantités de minerai de soufre qui se cristallisent en concrétions après avoir été émis sous forme de vapeurs. C’est ce minerai que les porteurs extraient puis transportent.

Leur dur labeur a été médiatisé par plusieurs émissions de télévision chez nous. Je vous propose le lien de l’une d’elle* à la fin de notre récit. Pour rejoindre le volcan, mes amis quelle aventure ! Départ matinal, 4 heures. Il nous faut tout d’abord faire 30 mn de route en taxi jusqu’au port de Gilimanuk (Bali). Là, nous sommes attendus par Slamet, notre guide pour cette journée. Il effectue la traversée avec nous, sur un ferry plutôt rouillé, et pendant l’heure nécessaire pour atteindre le port de Banyuwangi (Java) nous faisons connaissance. Slamet est javanais et après la traditionnelle question « It’s your first time in Java ? », il nous présente son île en quelques mots. Java la douce est dominée par les volcans, les rizières et les plantations de thé… Nous arrivons au lever du jour. Au loin nous accueillent les silhouettes du Merapi, du Meranti et du Kawah Ijen.

Il nous faut ensuite monter dans une Jeep et rouler une heure encore sur une route, fatiguée elle aussi (d’où la Jeep) pour enfin atteindre le point de départ… Et c’est pas fini !

C’est là que l’aventure commence réellement. Après un petit déjeuner de pisang goreng (beignets de bananes) dans l’unique warung du lieu, nous nous lançons à l’assaut des pentes du volcan sur une petite route forestière. La pluie fait son apparition et nous tiendra compagnie jusqu’au sommet, à trois kilomètres de là. Le dénivelé est léger au début mais devient plus important et l’ascension est raide ! La pluie rend le sol, damé par les pieds des porteurs de soufre, très glissant par endroit. Nous croisons les premiers qui redescendent déjà avec leurs lourds paniers. Il n’est que 7 heures du matin ! Nous sommes finalement plutôt heureux qu’il pleuve, même si la sudation est infernale avec le Kway. Nous faisons une pause devant une petite cabane qui s’avère être le lieu où les porteurs font la pesée de leurs paniers. L’un d’eux accepte de nous montrer ses reçus.

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Trempés jusqu’aux os, nous atteignons le sommet tout enveloppé de nuages : la vue est bouchée. Mais, comme pour saluer notre venue, un coup de vent dissipe partiellement la couverture et le spectacle devient alors grandiose ! Le fameux lac s’offre à nous dans ce qu’il a de plus beau, sa couleur turquoise, faisant oublier un instant sa dangerosité. Jade, émue jusqu’aux larmes, n’en revient pas. Nous sommes largement récompensés de la sueur versée pour arriver jusque là ! Puis les nuages reprennent leur place et nous observons autour de nous un paysage quasi lunaire. Les porteurs eux n’ont pas fini et doivent encore parcourir 500 mètres sur un chemin assez raide et parfois friable pour enfin atteindre le fond du cratère et extraire le minerai.

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Slamet, adorable, tient la main de Jade, porte son sac à dos « tortue », nous explique entre deux pauses la vie de ses hommes du soufre, leurs conditions de travail, leur salaire…

Le travail des porteurs est très rude et ils ne le font heureusement pas tous les jours (un jour sur deux en moyenne). Ils font deux extractions, maximum trois par jour pour les plus robustes. Chaque rotation leur prend 3h30 : montée au sommet, descente dans le cratère, extraction à l’aide d’une barre à mine, remontée au sommet, descente à la première pesée, et enfin descente à la seconde pesée et déchargement dans la benne. Ils extraient et portent en moyenne 60 kg à chaque fois. Ils touchent 700 roupies/kg (0,05 €) ce qui leur rapporte 7 à 8 € par journée de travail.

Difficile d’imaginer qu’il s’agit d’un salaire confortable en comparaison du niveau de vie à Java ! Mais c’est pourtant sur ce point qu’insistera Slamet, pas sur la mise en danger de leur vie, ni sur les gros risques pour leur santé : épaules meurtries, vapeurs de souffre… La majorité ne portant pas de masque, nous les voyons ressortir du cratère la bouche tout juste couverte avec une partie de leur maillot ou une pièce de tissus dans le meilleur des cas. D’autres, n’ayant pas les moyens de se payer une paire de bottes, travaillent en tongs. Nous en avons même croisé deux qui étaient pieds nus ! Pour eux, tout cela semble normal et, nous n’entendons aucune plainte ! Slamet nous dit que certains viennent même de loin dans la vallée, en scooter, pour exercer cette activité, ajoutant ainsi une à deux heures de trajet à leur journée de labeur.

Nous redescendons, silencieux, un sentiment mélangeant admiration et gêne nous envahit mais nous sommes certains, une fois encore pendant ce voyage, d’avoir la chance inouïe de vivre des moments très précieux, d’être des témoins privilégiés ! Les rares touristes présents sur le Kawah Ijen aujourd’hui sont indonésiens pour la plupart. Les « autres » lui préférant le Bromo, volcan plus prestigieux semble-t-il… Nous demandons à Slamet de nous emmener jusqu’à la fin du trajet emprunté par les porteurs. Après une seconde pesée de contrôle, ils lancent les blocs de soufre dans la benne qui, une fois remplie, partira dans une des usines locales pour servir à la fabrication d’allumettes, de feux d’artifice, d’explosifs ou au blanchiment du sucre entre autre.

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Il est 14 heures lorsque nous reprenons la route du port de Banyuwangi. Nous rentrons sur Bali par le ferry de 16 heures  après avoir remercié chaleureusement Slamet qui a donné un sens humain à notre journée en nous parlant beaucoup du peuple de Java et en regrettant, à mi-mots, que les gens ne viennent pas plus sur cette partie de l’île. Le tourisme à Java est en effet principalement concentré à l’ouest et au centre. Pour notre part, ce sera un regret en effet tant l’accueil des personnes que nous avons croisées pendant cette journée nous a touché. Slamet nous a parlé de la « terror attack » qui a violemment secoué notre pays : « 90 % de mon peuple est de confession musulmane mais « ça » ce n’est pas notre religion ! »

Nous le savons Slamet, don’t worry, nous le savons bien !

*Voici le reportage de Mélanie Gallard et Hélène Eckmann qui a été diffusé en février 2014 France dans l’émission

« Faut Pas Rêver »

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